25 juillet 2007

JACQUES

“Si vous voulez vivre centenaire, vous devriez marcher davantage !” qu’il a dit cet abruti de docteur, avec son haleine de fumeur et son gros bide. Dans cinq ans il clamse d’une crise cardiaque, et il me fait la morale, ce petit con. Manque de bol, Raymonde était à la consultation (ai-je besoin de le préciser, Raymonde est toujours là, de toute façon). Elle a sauté sur l’occasion, cette vieille bique. “T’as entendu ce qu’il a dit, le docteur ? Plutôt que regarder tes bêtises à la télé, t’iras faire le tour du lac. Ça te fera les pieds !” J’ai rien dit. Ça fait longtemps que je dis plus rien... Si vous l’aviez vue, Raymonde, à vingt ans, la merveille que c’était. Des yeux de biche, des frisettes rousses, une taille qu’on pouvait entourer des deux mains... Elle avait déjà un caractère de gorgone, mais j’ai rien vu, derrière le rideau de ses taches de rousseur. Quel couillon ! J’aurais dû prendre le premier cargo et filer aux colonies. Au lieu de ça, je suis devenu représentant de commerce en électro-ménager. Je rêvais d’aventures dans la brousse, j’ai fini dans les aspirateurs Electrolux... L’avantage, c’est que j’étais jamais à la maison... Et que j’ai connu Mireille, à Clermont-Ferrand. Mireille... On a eu un fils, avec Raymonde. Ou plutôt Raymonde a eu un fils. Le vrai fifisse à sa môman... Je suis même pas sûr qu’il soit de moi. M’a même pas fait un petit-fils, ce grand cornouillot. Moi, j’aurais adoré être grand-père. Avoir un petit gars qui m’aurait appelé Papy et que j’aurais amené aux courses le dimanche et au bistrot-PMU les autres jours de la semaine. Je lui aurais présenté Paulo et Gilou et je lui aurais offert des grenadines et des parties de babyfoot. Mireille... Elle l’a pas gardé. C’était pas possible. Purée de Joseph. Faut que j’arrête la marche à pied. Ça me fait réfléchir et c’est pas bon pour ma santé. Je vais aller faire un ticket au PMU et je ferai croire à Raymonde que j’ai fait le tour du lac à pied. Elle y verra que du feu, cette vieille carne.

RAYMONDE

A tous les coups, il est encore en train de boire un Ricard et de jouer au PMU. Il croit que je suis dupe ? Je préfère ne rien dire... Et pourtant, il sait bien que c'est sa santé qui est en jeu. J'ai pourtant pas envie de le perdre, ce vieux couillon, malgré tout ce qu'il m'en a fait voir. Tous les sous qu'il a dépensés dans ses idioties de courses de cheveux ou au casino. Et il en a eu des aventures quand il était représentant de commerce. Et encore, c'est pas ça le plus grave. Je sais qu'il a failli me quitter pour une bouseuse... Ses tournées le conduisaient un peu trop souvent en Auvergne. Alors j'ai cherché... et j'ai trouvé des lettres. J'ai rien dit... J'ai juste été un peu plus pénible que d'habitude. C'était idiot, ça ne faisait que le conforter dans l'idée que l'autre était mieux, mais c'était plus fort que moi. Quand on a eu Yvan, j'ai cru que cela allait tout changer. Mais Jacques ne l'a jamais aimé. Au premier coup d'œil, il a dit : "Qu'il est laid, mon Dieu qu'il est laid ! T'es sûr qu'il est de moi ?" Un peu que j'étais sûre... Je suis jamais allée voir ailleurs, moi ! Mais ça lui soulageait sa mauvaise conscience de penser que j'étais une traînée. Yvan aime les garçons, mais il n'a jamais osé le dire à son père... De toute façon, ils ne se voient quasiment jamais, vu que Jacques ne le supporte pas. Alors je vois mon fils en cachette... Quelle tristesse. Mais heureusement que je l'ai, lui. Il ressemble tellement à son père...

Posté par Karmara à 21:41 - Commentaires [0] - Permalien [#]


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